Deux chevalières

20 août 2008

Les Chevalières...

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Image: Ciruelo Cabral




                     

                                 Musique: Steeleye Span - Medieval March




Une romance au coeur de l'imaginaire...

En souvenir d'une époque magique.

Deux Chevalières: Un récit romantique à saveur médiévale raconté par la Reine Guenièvre et sa fée Morgane.

Pour connaître l'histoire des Chevalières depuis le début, suivez le lien enchanté en cliquant sur le Chevalier d'Or au pied de ce message, il vous emmenera au matin du tout premier jour... à Broceliande.

Et si...






Bienvenue à Camelot.





Bon voyage...

Chevalier_d_Or





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30 mai 2006

Les 7

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Image: Luis Royo




Deux jours et deux nuits qu’il était là à se tordre les mains, à marcher de long en large devant cette grotte.  En fait, il ne s’agissait que d’un trou creusé à même le roc, juste assez grand pour dissimuler le corps d’un homme ou en l’occurrence, d’une femme. Galaad n’en pouvait plus d’attendre et de se morfondre en regardant le corps de sa bien-aimée étendu depuis des heures, inerte. Morgane semblait endormie. De temps à autre, il allait chercher de l’eau fraîche à une petite source qui coulait en cascade à travers les rochers, tout près de l’endroit où était son corps. Il en épongeait ses lèvres et son front. Comme elle était belle. Il ne se lassait pas de la regarder. Depuis le premier jour où il avait posé les yeux sur elle, il avait été conquis par les magnifiques yeux verts de la fée, la force qu’il y lisait avait tout de suite provoqué son admiration.  Le mystère et la magie qui semblait l’entourer comme un halo invisible avait attiré sa curiosité. Il n’avait pas reconnu en elle cette mégère acariâtre et mauvaise qu’on lui avait décrite,  au contraire il avait découvert un cœur pur et valeureux.  Plus il la connaissait, plus il avait eu envie de la connaître, de l’aider, de la servir.  Aujourd’hui, si elle le lui avait demandé, il l’aurait volontiers suivie jusqu’au bout du monde.  Lui qui n’avait jusqu’à ce jour, jamais encore connu l’amour d’une femme, ne contrôlait pas toujours tout l’émoi que lui causait le corps parfait de la jeune femme.  Il en était surpris et troublé. Une fois elle s’en était aperçue et au lieu de se mettre en colère comme il l’avait d’abord craint, elle avait semblé en être amusée. Il avait rougi. Elle avait souri, mais elle n’en avait pas parlé et Il avait apprécié sa discrétion.

Elle était ainsi immobile, respirant à peine depuis si longtemps. Il faisait à présent les cent pas, en se tordant les mains d’impuissance.

-Mais où est-elle? Que fait-elle? Elle n’a jamais été si longtemps partie, que se passe-t-il donc?

Ces questions lui tournaient sans cesse dans la tête.  Il lui était arrivé quelques fois de surveiller le corps de Morgane, pendant qu’elle partait au Pays des Fées. Là, où elle ne pouvait pas emmener son enveloppe physique. Depuis qu’elle avait remis la pierre de lune à la reine, elle était devenue mortelle ce qui la rendait plus vulnérable lors de ces « sorties ». Il avait fallu redoubler de prudence et de discrétion.  Finalement, elle avait trouvé cet endroit peu fréquenté, où elle était relativement à l’abri des bêtes sauvages.  Il veillerait sur elle, il la défendrait jusqu’à la mort, elle le savait. Elle avait confiance en lui et jamais il ne trahirait cette confiance. Cependant, l’angoisse lui serrait le cœur, jamais auparavant, elle n’était restée « absente » aussi longtemps. D’habitude, elle revenait toujours après quelques heures et elle laissait toujours un enchantement pour se rendre invisible durant son absence. Cette fois, il ne savait pas pourquoi, c’était différent. Elle n’avait pas jeté le sort d’invisibilité.  Le pire c’était l’ignorance. Elle l’avait conduit ici, lui avait demandé rester près d’elle et de la protéger puis s’était étendue. Au bout d’un moment, il lui avait semblé voir une sorte de lueur, une aura lumineuse et translucide se détacher de son corps qui avait l’air de s’être endormi et il l’avait vue, émerveillé, déployer de grandes ailes dorées avant de majestueusement, prendre son envol dans un éclair blanc…

Bien sûr, Il lui avait demandé à quelques reprises de lui raconter comment c’était là-bas, mais elle se contentait de lui sourire gentiment et de lui dire :

-Un jour, mon fidèle, un jour peut-être…

Comme ce jour ne s’était jamais présenté, il n’avait aucune idée de ce qui la retenait ainsi. Et il se mourait d’inquiétude. En plus, la fatigue commençait dangereusement à se faire sentir, il tombait littéralement de sommeil,  si elle ne revenait pas bientôt, il avait peur de s’évanouir et d’ainsi abandonner son corps sans protection à tous les prédateurs éventuels, hommes ou bêtes…  Morgane n’avait pas que des amis au Royaume, loin de là. On racontait à son sujet toutes sortes d’histoires et de ragots tous aussi faux les uns que les autres à propos d’elle et de la reine Guenièvre. Quelques langues perfides parlaient déjà d’hérésie et de trahison. On lui voulait du mal.  Soudain, il ne se sentit pas du tout rassuré. Galaad ne craignait pas pour lui-même, il avait peur pour elle.  Il fallait qu’elle revienne. Il fallait qu’elle revienne très vite.

* * *

Le silence était tombé sur l’assemblée comme un couperet.  L’annonce avait été cinglante et sans équivoque.

-Fée Morgane, tes pouvoirs te sont retirés jusqu’à ce que le Concile des 7 aient délibéré et pris une décision, d’ici là, ton privilège de prendre forme humaine est également suspendu.  Tu attendras ici notre verdict.  Ainsi fut il décidé, ainsi soit-il.

J’étais abasourdie, dévastée, une sourde terreur me tenaillait les entrailles, moi qui n’avait jamais eu peur de rien. Voici que je tremblais de tout mon être. Je ne savais pas entre toutes les peines qui m’étaient imposées, laquelle était la pire, perdre tous mes pouvoirs ou la perspective d’être séparée à tout jamais de la reine. Ne plus revoir Guenièvre. Cette seule pensée me remplissait d’horreur. Que me servirait alors d’attendre ici solitaire et inutile? D’attendre qu’elle meure et qu’enfin je meure avec elle? Que je la retrouve enfin…  Quel sorte de Dieu a permis qu’on se rencontre si on ne peut jamais se toucher? Quel mal y a-t-il donc à l’aimer? Depuis quand l’amour est-il un péché punissable des pires peines? Pour ne pas devenir folle, je me remémorais chaque événement depuis la veille, chaque geste, chaque parole.

Aussitôt après avoir remis la pierre de lune entre les mains de la reine, j’ai ressenti dans mon corps soudain, l’énorme fatigue, dès que je fus certaine qu’elle allait mieux, je me retirai immédiatement dans mes appartements. Galaad m’avait aidé à retirer armure et survêtements, la cotte de maille à peine tombée bruyamment sur le sol, je me jetai sur ma couche et m’endormis sur le champ. Ma mère vint me visiter en songes. 

-Ma fille, prépare-toi au pire. On m’a envoyée pour t’apporter ce message.  Les 7 ont tenu conseil, ton nom Morgane, fut prononcé par trois des membres des Familles. Tu devras donc être entendue et jugée pour tes actes parmi les hommes, sur la terre. Tu dois te présenter devant le conseil avant le lever du soleil, je dois te prévenir que dès ton arrivée tes pouvoirs seront suspendus jusqu’à nouvel ordre. Je suis désolée de t’apporter de si mauvaises nouvelles, je n’ai même pas la possibilité de te prendre dans mes bras afin de te réconforter un peu ma fille, sache que je t’aime de tout mon cœur et que quoi qu’il arrive je suis avec toi.

Du coup, je m’étais retrouvée assise dans mon lit, les yeux grands ouverts, le cœur battant.  C’était la panique! La pire chose qu’une fée puisse craindre! Être nommée au Concile signifiait que des membres des Saintes Familles avaient quelque chose à me reprocher, il fallait que ce soit très grave.  Les fées avaient libre arbitre de leurs actions parmi les hommes à la seule condition de ne pas enfreindre où changer de quelque façon le cours du destin de l’humanité. Mais de quoi m’accusait-on? J’appelai Galaad et précipitai les préparatifs…

La tribune du Concile semblait suspendue dans l’air. Tout autour il n’y avait qu’espace, mouvement. Il n’y avait ni ciel, ni terre, ni plafonds, ni planchers, ni murs d’aucune sorte. Il n’y avait rien. Il y avait tout. Les chefs des 7 familles étaient réunis, au centre Merlin présidait l’assemblée. 

Bham!  Le coup résonna en moi, me pénétrant jusqu’à l’os.  Je tremblais. Le tonnerre avait retenti et l’Aîné avait parlé suivi tour à tour par les membres des Saintes Familles, les 7:

-Fée Morgane!  Vous avez été appelée devant nous pour être questionnée et répondre de vos agissements dans le monde des hommes.

Bham! 

-Vous êtes soupçonnée de vouloir changer la Destinée de l’humanité en voulant usurper la place du roi dans le cœur de la reine.  En brisant l’unité du Couple Sacré cela compromettrait dangereusement la découverte du Saint Graal qui doit fixer l’avenir de notre monde.  Il ne saurait en être question.

Bham!

-Considérant que cette ultime Quête doit avoir lieu très bientôt.

Bham!

-Que son issue sacrée a été décidée et écrite depuis le début des temps.

Bham!

-À la lumière de vos récents agissements et sentiments à l’égard de sa majesté la reine Guenièvre souveraine d’Avalon.

Bham!

-Considérant qu’il est primordial de favoriser l’aboutissement de cette divine Quête.

Bham!

-Il a été décidé que vous seriez dès à présent considérée comme coupable de haute trahison et devrez vous défendre et justifier devant vos pairs, les sentiments qui animent vos actions.

Il y eu un profond silence puis, Ils prononcèrent à l’unisson :

-Ainsi fut-il décidé, ainsi soit-il.

Merlin se leva et d’une voix forte, posa la première question. Derrière sa sévérité, je savais qu’il ne souhaitait pour moi aucun châtiment.

-Fée Morgane, jurez-vous de ne dire ici que l’absolue vérité.  Jurez-vous sur le Saint Graal?

-Oui, je le jure.

-Fée Morgane est-ce que vous aimez la reine Guenièvre? Éprouvez-vous pour elle, les mêmes sentiments qu’éprouveraient un homme pour sa femme?

-Maître Merlin, je ne connais pas les sentiments qu’éprouvent les hommes.  Mais, si le fait que sa seule vue emplisse mon cœur d’allégresse. Que sa seule pensée me donne envie de chanter. Que tout mon corps se mette à  trembler à son approche. Que son bonheur soit primordial au mien.  Si ce sont les sentiments qui animent les hommes qui sont amoureux de leur femmes. Alors oui, vénérés Esprits-Maîtres, oui, je l’aime bien de cette façon là.

Il y eut un murmure dans l’assistance. Puis à nouveau, le silence. J’avais froid. J’avais la gorge serrée et douloureuse. Ma voix me parvenait lointaine, caverneuse, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre.

-Fée Morgane, comment pouvez-vous convoiter ainsi la femme de votre frère?

-Honorables Esprits, veuillez me pardonner mais c’est là où vous vous trompez sur moi. Jamais en aucun cas, je ne voudrais le moindre mal au roi. Jamais je n’ai eu envie ou fait le moindre plan dans le but d’usurper la place d’Arthur dans le cœur de Guenièvre. Bien au contraire. Mon amour pour la reine est total. Inconditionnel. Dénué de toute idée de possession. Ne voyez-vous pas? La reine mourrait de tristesse si on la devait la séparer de son roi.  Briser de quelque manière l’harmonie du Couple Royal briserait aussi son cœur. Sages Esprits Maître ne savez-vous pas? Faire quoique ce soit qui puisse rendre ma reine malheureuse, pour moi, c’est impossible, impensable. Voire contre-nature.

-Morgane, mais n’êtes-vous point jalouse de lui?

-Bien sûr, j’ai bien rêvé quelques fois d’être à sa place. Mais il la rend si heureuse que lorsqu’il est près d’elle, mon bonheur de la savoir comblée entre ses bras dépasse de loin mes propres désirs. Mon amour pour elle ne saurait être ni exclusif, ni restrictif en aucune façon, ni ne pourrait véhiculer des sentiments comme la jalousie, la trahison ou l’hérésie qui ne feraient qu’apporter le malheur sur elle.  Je n’ai toujours souhaité que son seul bonheur sans aucun désir égoïste ou mesquin. Je ne demande rien pour moi.  Qu’elle soit heureuse, c’est tout.

-Vous lui avez remis la pierre de lune, et en faisant cela, vous lui avez donné le droit de vie et de mort sur vous, quelle était votre réelle intention?

-La guérir.  La protéger des maladies et des poisons. C’était mon seul but.

-Quels sont vos sentiments vis à vis Arthur? Ne vous sentez-vous point un peu coupable d’aimer ainsi sa reine?

-Mais puisque je ne menace en aucune façon ni son couple, ni son amour, je ne vois pas pour quelle raison de devrais éprouver de la culpabilité. Je ne suis pas là pour détruire leur amour, mais pour le protéger, le favoriser, le défendre. Je n’ai aucune raison d’éprouver une quelconque gêne, honte ou quoi que ce soit de coupable face à mon frère.

Il y eu un bref conciliabule entre les membres des 7. Puis… Merlin se leva :

-Bien Morgane, pour l’instant, nous n’avons plus de questions.

Maintenant, j’attendais avec appréhension leur verdict. Allaient-ils me croire, me faire confiance ou rejeter mon plaidoyer et me condamner?  J’allais bientôt être fixée, déjà les 7 revenaient de leur délibéré et prenaient place à la tribune…

* * *

Galaad se sentait épié, surveillé. Il se mit debout, sorti son épée de son fourreau. Il entendit un bruit sourd et le coup qu’il reçut sur la tête lui fit perdre conscience.

J’ouvris les yeux…  je le vis avec son petit visage méchant qui s’apprêtait à me poignarder pendant mon sommeil.

-PETRIFICATIS ARES…!!!

Un bref éclair le paralysa sur place, l’empêchant de bouger un seul muscle. Ses comparses s’étaient enfuis. Je vis Galaad étendu sur le sol un filet de sang coulant de sa tête.  Je tournai la tête vers mon agresseur et sans plus de pitié qu’il n’en aurait eu lui-même, ignorant les supplications de ses yeux,  je lui plantai mon épée en pleine poitrine.

Je soulevai mon écuyer et vis qu’il n’était qu’assommé et que sa blessure était peu profonde.

-CURATIS AMAS!

Le sang, la bosse et jusqu’au souvenir du coup qu’il avait reçu avaient été effacés. Lorsqu’il ouvrit les yeux sur elle, il ne put se retenir et lui sauta au cou.

-Morgane, enfin vous êtes là! Pendant un moment, j’ai cru que je ne vous reverrais plus jamais!

Je regardai ses grands yeux bleus comme un ciel d’été. Je lui souris.

-Mon fidèle Galaad, à un moment tu sais, je l’ai bien cru aussi.

-Il faut vite retourner au château, j’ai entendu dire que le roi vient d’annoncer le départ pour la grande Quête.

-Tu as raison mon fidèle, allons vite nous joindre à eux.

À quelques mètres du château, je croisai Guenièvre qui passait dans la cour avec sa suite… elle ne m’adressa qu’un bref regard de peur d’alimenter les calomnies et les mensonges qui ne manquaient pas de circuler dans la foule. J’en fus soulagée, comme ça elle ne verrait rien de mon trouble et ne saurait pas ce qui venait de m’arriver. C’était mieux ainsi. Bientôt je trouverais un moyen de faire taire une fois pour toute, les mauvaises langues du royaume.  Bien que ce regard avait été très rapide, furtif, j’avais quand même cru y voir un soupçon de tendresse, mon cœur jubilait. J’étais de retour auprès d’elle et prête à partir pour la Quête ultime. J’étais heureuse. J’avais un secret.  Moi seule, savait avec certitude que ce voyage était destiné à être le dernier.  La Quête serait-elle bientôt terminée? Je l’ignorais, je ne savais ni l’endroit où on se dirigeait, ni combien de temps le voyage devrait durer. Un jour, un mois, un siècle… mais je savais que le Saint Graal nous attendait…  quelque part au bout de la route…




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26 mai 2006

Les feux de Guenièvre

Guerriere012

image : Luis Royo



Quelques jours étaient passés. A part Arthur, je refusais de voir quiconque. Il m'avait raconté l'action d'éclat de Morgane, son dévouement total pour moi, le don de la pierre de lune qui désormais me protégeait de toute agression extérieure, et qui en même temps la liait à moi pour l'éternité. J'étais demeurée perplexe suite à son récit, me demandant ce qui avait pu pousser Morgane à un tel renoncement. A part un véritable et profond amour envers moi, je ne voyais rien de possible…Je questionnai alors Arthur :

- Mon Roi tant aimé…Croyez-vous donc que votre sœur m'aime d'amour ? Comment cela est-t-il pensable ? Que puis-je lui donner en retour, moi dont le cœur n'appartient qu'à vous ? Sait-elle seulement ce qu'elle risque, ce qu'elle ose braver en s'attachant à moi de la sorte ?…Et vous, mon Amour, que pensez-vous de tout ceci ? N'allez-vous point la haïr, vous qui êtes si jaloux de ma personne ? Qu'adviendra-t-il d'elle si vous la répudiez en tant que Chevalier, à présent qu'elle appartient à la Table Ronde ?…

Arthur me regarda longuement. Ses yeux pers plongeaient tout au fond de mon âme, comme lorsqu'il me faisait l'amour, mettant à nu les recoins les plus profonds de moi-même. Je soutins son regard, car aucune ombre en moi ne faisait pâlir mon amour pour lui.

- Ma tendre femme…Guenièvre…Vous rendez-vous seulement compte de ce que vous provoquez lorsque vous croisez le regard de quiconque ? Quand je pense que vous redoutiez jadis que Morgane jette son dévolu sur moi !…C'est vous seule qui avez réussi à prendre son cœur, à la séduire, à en faire votre alliée. Vous ne vous doutez pas des feux que vous allumez. Quant à moi, rassurez-vous, je ne crains aucun homme autour de vous, parce que je sais votre amour indefectible…Alors une femme…Non, ma douce, je ne répudierai pas Morgane. Elle restera parmi nous, elle vous protègera mieux que personne si moi-même venait à manquer.

- Ne craignez-vous pas, mon Roi…que je cède un jour à son amour ?

- Non Guenièvre. Je ne le crains pas. Certains diraient que je suis imbus d'orgueil et de suffisance…et que vous n'êtes après tout qu'une femme. Mais ils se tromperaient. Une femme qui a su repousser Lancelot, le plus beau et le plus vaillant chevalier de la Table Ronde, une femme qui ne craint ni la guerre ni l'amour…est différente d'entre toutes les femmes.

- Vous oubliez que Morgane est une fée. Lancelot n'était qu'un homme.

- Je n'oublie pas…Mais je crois aussi que les fées ne sont pas toutes mauvaises…du moins, à ceux qui savent les reconnaître.

Ainsi, j'osai revoir Morgane. Mais je ne lui témoignais devant la cour que ma reconnaissance et mon amitié. Je savais que certains n'attendaient de moi qu'un faux pas, un geste, un regard, afin d'alimenter leurs bruits mauvais, leurs rumeurs nauséabondes. Une reine doit savoir demeurer impassible, muette, sourde parfois, à tous les sentiments qui remuent autour d'elle. L'amour de Lancelot avait été pour moi l'épreuve du feu. J'en étais sortie vainqueur, repoussant ses avances malgré l'attirance physique que j'avais éprouvée pour lui. Et de par le royaume entier, j'avais gagné ainsi la confiance de tous, l'admiration et l'estime des hommes, la crainte et la jalousie des femmes…J'aurais cependant aimé donner à Morgane plus de témoignages d'affection, et même de tendresse. Après tout, elle m'avait sauvé la vie deux fois, et s'était volontairement liée à moi. Mais je ne m'autorisais nul manquement à la règle d'égalité qui faisait office entre les Chevaliers de Table Ronde.

Un matin, Arthur m'annonça qu'il allait reprendre la grande Quête. Je lui dis que je désirais l'accompagner. Pour la première fois, il accepta. Merlin m'avoua ensuite avoir fait pencher la balance en ma faveur : il lui avait révélé que sans ma présence, la Quête demeurerait inaboutie à jamais. J'interrogeai Merlin à ce sujet, mais en vain.

- Guenièvre, je ne répondrai ni à Arthur ni à vous. Sachez seulement que le Graal n'est plus très loin…Il est même tout près. Et n'oubliez pas : cherchez-le avec votre cœur.

Le jour-même, nous étions tous partis.

Suite: Les Sept




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15 mai 2006

La pierre de lune

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Image: Luis Royo




Même après que quelques heures se soient écoulées depuis la cérémonie, la sensation de l’épée sur mon épaule persistait encore tant ce qu’elle évoquait m’avait marqué profondément. Chevalière! Quelle grâce! Quel honneur! Moi, Morgane!  Moi! appelée de tous horizons, la vile, la traîtresse, clamée par les oracles et les faux devins comme étant l’ennemie jurée d’Arthur!  La vérité éclatait enfin au grand jour! Loin d’être son ennemie, je me battrais désormais à ses côtés, je le protègerais lui et la reine et je veillerais sur leur amour comme sur ma vie. J’en éprouvais une immense fierté.

Sous le regard de braise de la reine qui m’enveloppait toute entière, une nouvelle sensation inconnue jusqu’à ce jour avait envahi soudain mon corps. La chaleur de ses yeux posés sur moi me pénétrait, s’insinuait sous ma peau, me brûlait jusqu’à l’os, me faisait mal de désir, d’une douleur si douce.  Si douce…

Je me sentais si bien là, à genoux devant elle. À ma place,  à l’endroit où je devais être. Au service de ma Reine.  En cet instant, lorsqu’elle avait posé sur mon épaule le plat de l’épée, le monde avait chaviré.  Je me sentais à la fois si vulnérable, si petite devant sa majesté, et en même temps, je me sentais invincible, rendue mille fois plus forte par mon amour et ma dévotion. Pour elle, je me sentais capable d’affronter à mains nues, la terre entière.  Je savais que dorénavant et à jamais, je la servirais et que je l’honorerais de tout mon coeur et de toute mon âme.  Je lui donnerais avec bonheur et sur le champ, ma vie, si elle me la demandait. Puis, devant la cour entière, elle avait pris mes épaules entre ses mains pour me relever, mes yeux avaient croisé les siens, elle me souriait.  Elle m’éblouissait. Oh Guenièvre, ma bien aimée, je ne veux plus vivre que pour accomplir vos moindres désirs. Plus rien n’a d’importance que ce merveilleux sourire qui m’illumine encore… mon soleil, ma lumière. Votre bonheur ma Reine, sera mon unique destin.

J’avais regagné ma place sous les applaudissements et les hourras des convives .  Mais je ne les entendais que vaguement, lointains, comme s’ils eurent été pour quelqu’un d’autre, tant mon esprit était emporté de tant d’allégresse.  Je ne voyais plus qu’elle. Ce regard, ce sourire m'ensorcelaient… Je ne saurais dire combien de temps le couple royal demeura dans la grande salle du trône, je n’avais plus conscience des heures qui passaient. Au bout d’un moment, ils se donnèrent la main. Arthur leva le bras et d’un geste donna le signal de leur départ. La foule se fendit rapidement pour leur laisser le passage. Tous se prosternèrent. On pouvait entendre un murmure d’admiration comme ils quittaient la grande salle.  Il la regardait avec un tel amour, une telle passion il en était émouvant et elle resplendissait de bonheur à son bras.  L’amour émanait d’eux, leur splendeur était telle qu’elle semblait irradier tout autour d'eux. Ils brillaient. J’étais contente qu’il soit près d’elle et qu’il l’aime autant. Il la rendait heureuse et c’est tout ce qui m’importait.

J'étais sortie aussi, immédiatement après eux. J’avais envie de crier de joie. Galaad, toujours aussi fidèle et efficace, accourrait déjà, avec mon cheval trottant à ses côtés. Quand il fut près de moi, je vis qu’il me regardait de ses grands yeux bleus, tout brillants d’admiration.

- Dame Morgane, souffla-t-il en me tendant les rennes tout en baissant la tête en signe de révérence, vous avez gagné le tournoi et votre place à la Table Ronde, permettez-moi je vous prie, de vous rendre gloire pour cet accomplissement. Vous avez réussi, Morgane, là où bien d’autres ont déjà échoué et je sais que nul ne saurait être plus digne de cette place que vous Madame.
Ce petit Galaad décidément n’arrêtait pas de me surprendre et de m’émouvoir. Je le trouvais vraiment très charmant.

- Je te remercie bel écuyer, tes mots me sont bien doux.  Fidèle Galaad, sur mon honneur je respecterai le serment que j’ai fait devant tout le royaume. Je suis heureuse du privilège et du grand honneur qui me sont faits. Je servirai Arthur et sa reine du mieux que je le pourrai. Chevalière…  Je suis Morgane du Lac! Chevalière à la Table Ronde!  Yahoooooo!!! criai-je en m’élançant au galop dans la nuit.

J’entendis derrière moi le rire du jeune homme, je me retournai en souriant comme il agitait la main en signe d’au revoir. Je songeai que je devrais sans faute remercier le roi de m’avoir assigné cet écuyer si précieux, vraiment, je n’avais que des éloges à en faire. Bientôt, je le récompenserais pour sa loyauté.

J’avais chevauché longuement, goûtant avec délices ce moment d’exaltation et j’étais perdue dans mes pensée alors que je revenais lentement vers le château.  Je trouvai très étrange de voir briller autant de lampes encore aux fenêtres à une heure aussi avancée de la nuit. Il semblait qu’au lieu de la quiétude qui aurait dû normalement avoir remplacé la fête depuis longtemps, il régnait au contraire une sorte d’agitation. De loin, je pouvais voir des gens qui couraient de tous les côtés tandis que d’autres étaient attroupés et criaient en gesticulant. Je pouvais entendre le son de leur voix mais sans parvenir à percevoir ce qu’ils disaient, j’étais encore trop loin.  Quand je vis arriver Galaad qui venait vers moi au galop, un mauvais pressentiment me serra immédiatement la poitrine… éperonnant ma monture, je le rejoignis. Il avait l’air effrayé.

-  Qu’est-ce qui se passe dis-moi Galaad? Est-ce que quelque chose serait arrivé au roi?

-  Non Morgane, c’est la reine, c’est Guenièvre. Elle est souffrante. On m’a envoyé vous chercher... Morgane?! ... Attendez!
Je ne l’entendais plus, je n’entendais que mon cœur qui battait à mes tempes. J’étais déjà loin, à toute allure, je fonçais vers le château. Elle n’allait pas bien. Mais qu’est-ce qui avait pu se passer? Elle avait pourtant l’air bien portante lorsque je l’avais vue plus tôt quitter le bal. J’arrivai rapidement et abandonnai mon cheval au milieu de la cour. Je courus vers les appartements privés de la reine.  Le garde fit un pas de côté, me laissant le passage en me reconnaissant et j’entrai en trombe dans la chambre, oubliant toutes convenances. Je n’avais que faire en cet instant du protocole. Elle était étendue sur son lit. À son chevet se tenait Arthur et Merlin ainsi que quelques prêtres et deux éminents guérisseurs qu’on avait fait quérir du royaume voisin. Ceux-ci étaient penché sur elle et l’examinaient. Ils semblaient soucieux. Je m’approchai.

Quand je la vis mon sang se glaça. Elle avait l’air si mal, son beau visage était ravagé de souffrance. Elle tourna la tête vers moi. Ses yeux, si tristes, tout embrumés de larmes contenues n’exprimaient que douleur.  Elle restait si digne, si belle.  Soudain, sa main se crispa sur son ventre, je vis passer dans son regard toute l’horreur de ce mal qui lui coupait le souffle et secouait son corps. Tout ce qu’elle endurait..  Elle ne put retenir un gémissement de douleur.  Mon cœur se brisa. Je tombai à genoux près du lit, c’était plus que je ne pouvais en supporter… sans pouvoir me retenir, je me mis à pleurer en silence. Jamais, je n’avais connu pire déchirement. Je balayai du regard ceux qui étaient présents, cherchant une solution, une réponse.

Arthur ne disait rien. Il avait l’air perdu, hagard. Il regardait la scène l’air absent sans vraiment voir personne. Son visage trahissait son désespoir. Il faisait peine à voir. Quant à eux, les hommes de science avaient l’air très préoccupés, l’un se grattant la tête et l’autre le menton faisaient non de la tête. Je les entendis discuter :

- Avez-vous déjà été témoin d’une telle chose? Demandait l’un.

- Je n’ai pas souvenance d’avoir rencontré pareils symptômes. Répondait l’autre.

- Un mal nouveau et bien étrange en effet. Approuvaient-ils de concert.

Merlin vint près de moi et me toucha l’épaule. Je me tournai vers lui.

- Morgane. Il faut que tu sois forte. Le mal dont souffre la reine n’est pas de nature ordinaire. Je crois qu’on a jeté sur elle un sort maléfique qui empoisonne son corps et qui, s’il n’est pas conjuré, l’affaiblira sans cesse jusqu’à ce que la vie se retire d’elle.
Je lui jetai un regard affolé. Elle allait peut-être en mourir?!!! Non!!! C’était impossible, inconcevable. Je réfléchissais. Puis la solution m’apparut très claire. Me ressaisissant, je me relevai.

- La pierre de lune.  Merlin dites-moi que cela pourrait la sauver.

- La pierre de lune! Morgane parles-tu sérieusement? Sais-tu ce que ça implique de faire don de la pierre de lune?!

- Oubliez-moi, je vous en conjure, ce n’est pas le moment! Est-ce que la pierre de lune sauverait Guenièvre? Répondez Merlin!

- Morgane, la pierre de lune ou pierre des fées, confère à tout mortel qui la reçoit des mains d’une fée, le pouvoir absolu de guérison. Ainsi, plus jamais cette personne ne saurait être sujette au moindre malaise physique provenant d’une quelconque cause qu’elle soit naturelle ou magique. Mais tu n’ignores pas non plus que c’est en cette pierre que réside ton pouvoir et que lorsque tu aimes quelqu’un au point de vouloir lui faire ce cadeau, c’est toi même que tu remets entre ses mains. Tu sais qu’en faisant cela, c’est ton pouvoir d’immortalité que tu abandonnes!  Elle aura sur toi Morgane, le pouvoir de vie et de mort. Est-ce que tu es bien certaine de vouloir faire cet ultime présent à la reine? Sais-tu bien ce que tu fais?

- Sur mon honneur, je n’ai jamais été aussi sûre de moi qu’aujourd’hui. Maître Merlin, je dois sur l’heure partir, mais sachez que la vie éternelle serait un supplice bien pire que l’enfer si mes yeux ne pouvaient plus jamais revoir à nouveau ce sourire…

Me retournant pour la regarder encore une fois, je pris sa main, chaude de fièvre dans la mienne et la portant sur mon cœur, je me penchai sur elle pour lui souffler à l’oreille :

- Courage Majesté, je vous en prie tenez bon.  Je vous sauverai. Je vous le jure sur ma vie!  Je ferai le plus vite possible.

Je n’avais plus une seule seconde à perdre, je devais toute de suite retrouver ma mère, Ygerne,  la Dame du Lac, elle saurait m’aider dans ma quête et m’indiquer la route vers le monde enchanté où se côtoyaient les anges, les elfes et les fées. C’est là que je trouverais la pierre de lune. Je courus, aidé de Galaad, me revêtir de mon armure et je pris avec moi toutes mes armes.

J’enfourchai mon cheval partit au galop à toute allure en criant à Galaad qui s’apprêtait à me suivre:

- Non mon fidèle écuyer. Tu ne peux pas m’accompagner. Pas cette fois. C’est une tâche que je devrai accomplir seule. Prie pour moi. Prie pour la reine!

- Bon voyage, Morgane, bonne chance et que le ciel vous protège!

S’il m’avait suivi du regard, il avait dû être stupéfait de me voir disparaître soudain sous ses yeux.  Je chevauchais à présent dans l’invisible, privilège des fées, où le temps n’a pas la même valeur. Quelques instants plus tard, j’arrivais sur les rives du Lac où déjà, ma mère m’attendait.

- J’ai entendu parler de ton projet ma fille. Et je te connais suffisamment pour savoir que ta décision est prise. Que rien ne te fera plus changer d’idée. Je dois tout de même te dire que même si l’idée de te perdre un jour m’attriste terriblement, je comprends cependant les sentiments qui te motivent. Je t’aime et je t’aiderai de mon mieux.

- Mère, je ne sais que dire… il faut faire vite.  Recevez je vous prie toute ma gratitude. Quel que soit mon destin, croyez que je vous aimerai et vous honorerai toujours.
 
Elle me prit la main et le temps d’un battement de cils, nous fûmes devant une porte.  C’était une porte en bois creusée à même le roc, avec en guise de poignée un gros anneau de fer.
 
- Voilà Morgane, c’est ici que tu dois entrer pour accéder à la salle où est gardée précieusement la pierre de lune de chaque être magique qui se matérialise dans l’univers. Mais attention, le chemin pour y accéder est très difficile et périlleux, d’autres ont essayé sans jamais réussir.  Une fois passé cette porte tu seras laissée à toi-même. J'aimerais pouvoir t'accompagner plus loin, mais hélas c'est impossible. C’est un chemin où chacun doit marcher seul. Je te souhaite bonne chance ma fille, que le ciel guide tes pas.
Sans ajouter un mot elle se retourna et disparut.  Je restai seule. La gorge me brûlait, j’entendais mon cœur battre jusqu’à éclater. Je pensai à Guenièvre. Courage!  Saisissant à pleine mains la poignée, j'ouvris et entrai.  Je me retrouvai dans une pièce ronde éclairée par des torches plantées dans des trous qu’on avait creusé dans la pierre. Devant moi tout autour de la pièce, trois autres portes toutes semblables à celle que je venais de franchir. J’étais perplexe. Laquelle devais-je choisir? Rien ne semblait m’indiquer la direction à suivre. Je n’avais pas le droit de me tromper.

Je m’approchai de la première, tirai, elle céda facilement. Derrière celle-ci, il y avait un paysage étrange, un univers grisâtre où rien n’avait de substance ni de forme tout baignait dans une sorte de fumée grise, mouvante. Je refermai. Non ce ne pouvait être le chemin vers la pierre du lune, cette porte menait vers le néant, le vide.  Je songeai avec effroi que le bon chemin serait certainement plus tangible, plus dangereux. Qu'il devait sûrement serpenter à travers une mer de feu et de lave bouillonnante. Lorsque je touchai la poignée de la deuxième porte, elle me sembla très chaude, elle s’ouvrit sur un paysage surprenant : Le feu… tout était rouge, tout flambait. Une mer de lave en fusion s’étendait devant mes yeux jusqu’à perte de vue. Quelle chaleur étouffante! Irrespirable! Vivement, je refermai cette porte-là aussi.

Derrière la troisième, un décor de rêve, un petit sentier ensoleillé serpentait à travers une douce clairière. Tout de suite attirée, je fis un pas vers celui-ci mais mon instinct m’arrêta. C’était trop facile. C’était un piège. J’en avais la quasi-certitude. Je voulu reculer mais quelque chose refusait de me laisser faire et me tirait vers l’intérieur. Je perçu une chose noire, infâme, qui m'agrippait. Je luttai de toutes mes forces.  Finalement, je réussis à me dégager. Je dus lutter encore pour réussir à refermer.
Je m'éloignai de quelques pas, haletante. Je ne savais plus que faire. Je n’allais pas échouer comme ça si bêtement avant même d’avoir trouvé la voie! Il fallait que je réfléchisse et vite. J’éprouvais un drôle de sentiment, comme si la réponse était là devant mes yeux sans que je puisse la voir. Derrière une de ces portes… Soudain, tout commença à s’éclairer : la deuxième... le feu, la mer de lave en fusion. C’était exactement la scène que j’avais imaginée! Je me concentrai et formai en pensées l’image de la mer, mais cette fois pas de feu et pas de lave en fusion, juste de l’eau. J’imaginai un grand pont qui la traversait. J’ouvris la porte, le cœur battant…

Je marchais déjà sur le pont depuis un moment et pourtant il semblait que je n’avançais pas que je revenais inlassablement au même endroit. Je regardais l’eau qui semblait prendre de plus en plus une teinte grisâtre tirant sur le noir. J’aperçu quelque chose qui bougeait sous la surface. Je ne vis d’abord que deux immenses yeux jaunes qui me fixaient puis soudain, il bondit hors de l’eau. Son corps, gigantesque, était couvert d’écailles rouges: un dragon de mer!  Il ouvrit grand la gueule pour m’attraper avant de replonger. Je l’évitai de justesse. Je tirai mon épée et me préparai à l’affronter lorsqu’il reviendrait.

Là!  Derrière moi! Il surgit de nouveau! Il me semblait encore plus énorme que la première fois. Lorsqu’il ouvrit la gueule, je voulu me défendre de mon épée mais celle-ci fut brisée comme un vulgaire morceau de paille entre les dents de l’animal géant. Je sentis son souffle immonde se rapprocher de mon visage. J’essayai de lui jetai un sort: « PETRIFICATIS! »  Ça ne fonctionnait pas! La magie visiblement n’avait aucun effet sur lui. Je fis un rapide bond en avant et me mis à courir de toutes mes forces aussi vite que je pouvais. Il replongea, bredouille. La peur me tenaillait le ventre. Je n’étais pas de taille. J’étais pétrifiée.  La prochaine fois qu’il sortirait, cette fois le monstre ne me raterait pas, j’en avais la cruelle certitude.  La reine allait mourir et ce serait ma faute…. oh… Guenièvre… 

!!! ... Mais…!!! Non ! Non!!! C’est moi! C’est moi qui crée toutes ces horreurs avec mes peurs et mes doutes! Cet endroit reproduit fidèlement et instantanément mes moindres pensées! Comment n’y avais-je pas songé plus tôt! Je devais me reprendre en mains immédiatement, je me concentrai. L’eau, peu à peu reprenait sa teinte bleutée et le monstre s’était évanoui. Tout simplement, je m’imaginai au bout de la route. La mer, le pont, l’eau et la bête, tout avait disparu. Je me trouvais debout au milieu d’une immense grotte de pierre. Une lumière rosée semblait émaner des murs même. Sur un socle rocheux, au milieu de la pièce, le cristal magique scintillait.

J’étais devant la pierre de lune! J’avais réussi. J’avais percé le secret des portes… Il suffisait d’avoir foi en moi et en mon but. En mon amour pour elle, ma reine. Et maintenant que je savais, le reste serait un jeu d’enfant. Je m’approchai et pris la pierre entre mes mains…

Toute une journée s’était écoulée depuis mon départ et je craignais fort qu’il ne soit trop tard. Le soleil baissait déjà dans le ciel. Je rentrais au château à vive allure.  Autre chose cependant m’inquiétait encore. Lorsque j’avais touché la pierre de lune, j’avais eu une vision. Quelque chose allait arriver au roi.  Dans le reflet de la surface du cristal, je l'avais vue, elle, la vieille sorcière, Celle Qui N’a Pas de Nom, l’innommable, avec sa face blanche de mort, et sa bouche écarlate, son visage de démente.  Je l’avais entendu formuler son sort infâme et je l’avais vu prendre très parfaitement la forme et les traits de mon frère Arthur.  C’est elle aussi qui avait odieusement empoisonné Guenièvre pour ainsi faire diversion et profiter de l’émoi que causerait la maladie et ensuite la mort de la reine, pour usurper sans attirer l’attention, la place d’Arthur à Camelot et au royaume d’Avalon. Quel plan diabolique! Quelle perfidie! Je la détestais du plus profond de mon être et j’avais juré de l’arrêter coûte que coûte. Mais d’abord, vite, il fallait sauver la reine. J’espérais de tout mon cœur qu’il ne fut pas trop tard.

J’arrivai enfin à la porte de ses appartements, je pris une profonde inspiration. Je n’avais pas vraiment pensé aux implications de ce don avant. Cependant, j’étais prête, la vie de la reine en dépendait.  Sans plus attendre, je frappai et j’entrai. Merlin était là, il m’attendait. Je le questionnai du regard.

- Oui mon enfant, elle est toujours vivante. Mais pas pour bien longtemps je le crains. Je dois cependant te prévenir. J’ai dû tout lui expliquer au sujet de la pierre et de ses propriétés guérisseuses et aussi ce qui t’arriverait. Le pouvoir qu’elle aurait sur toi après. Elle ne veut pas de la pierre Morgane, elle refuse d’en entendre parler. Elle dit qu’elle n’a pas le droit de tant te demander. Si tu dois la convaincre, il faut faire très vite. Elle est très faible.

Je m’approchai du lit. Quelle tristesse. Elle avait peine à ouvrir les yeux à présent. La sueur perlait sur son front et sur sa gorge. Elle me regardait. Elle fit un non de la tête. Les larmes me brûlaient les yeux, je n’en pouvais plus de la voir ainsi affaiblie.

- Ma reine, je dois vous remettre cette pierre. Vous devez l’accepter. Ne voyez vous donc pas, que cette vie que vous voulez me préserver ne serait que vide et que noirceur sans vous? Oh Guenièvre ne savez vous pas que s’il fallait que je vous perde, la vie me serait si cruelle que je fracasserais cette pierre aussitôt afin de mettre moi-même fin à mes jours?

Je plongeai mes yeux dans les siens. Je remis la pierre de lune entre ses mains, je les recouvrit des miennes et je les serrai tendrement sur le cristal magique. Elle me laissa faire…  Me fit un sourire. Je soupirai de soulagement en voyant que la douleur semblait s’être rapidement dissipée. Déjà, les couleurs revenaient à ses joues. Je lui souris à mon tour.




suite: Les feux de Guenièvre


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01 mai 2006

L'adoubement

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image : Luis Royo



Morgane venait de nous rejoindre dans la grande salle des fêtes. Au milieu des convives et des chevaliers qui se pressaient de tous côtés, je la sentis troublée. Elle semblait hésiter à nous rejoindre, Arthur et moi. J'aurais certes pu l'encourager d'un sourire, ou lui faire signe de venir, mais je ne voulais rien laisser transparaître de l'affection qui me liait à elle. Pour l'instant j'étais la Reine Guenièvre, face à sa cour, aux côtés de son Roi, je me devais de conserver une rigueur sévère et un comportement bienveillant mais égal envers tous ceux qui étaient présents. Je n'avais pas pour habitude de témoigner de favoritisme ou de préférence envers qui que ce soit, au contraire, j'étais connue dans tout le royaume pour ma sagesse malgré mon jeune âge, et la droiture et la justice de mes actes. Je me contentais donc de murmurer quelques mots à Arthur. Lui-même hocha la tête en silence, sans laisser transparaître la moindre émotion. Les ménestrels et troubadours se disputaient l'honneur de nous proposer leurs chansons, je les écoutais d'une oreille distraite, savourant d'avance le coup de théâtre qui allait avoir lieu dans quelques instants.

Soudain, un héraut sonna l'arrêt des festivités et des jeux. Peu à peu, le silence se fit…Le brouhaha qui envahissait un instant la salle se fit d'abord un vague murmure, puis s'acheva en silence total. Les convives et toute la cour ici réunis attendaient à présent la décision finale de la Table Ronde suite au tournoi qui venait de se dérouler. Tout à l'heure, en fin d'après-midi, Arthur et moi avions en effet présidé le Haut Conseil, afin de choisir parmi tous les combattants celui qui était digne de figurer désormais auprès des Chevaliers d'Arthur. L'instant était grave, car chaque homme, depuis le dernier page jusqu'au plus haut courtisant, aspirait de tout son être à cette place valeureuse. Les chevaliers de la Table Ronde étaient considérés par le pays, et bien au-delà de Camelot, comme une véritable élite guerrière, mais aussi comme des exemples inégalés de courage et de noblesse d'âme. Seul Arthur et moi avions le pouvoir de les sacrer Chevaliers. Le Roi aurait certes pu accomplir seul l'adoubement, mais il exigeait toujours ma présence, symbole de notre union indéfectible et totale. Ainsi, il arrivait qu'il amène avec lui, suite à une guerre, un jeune homme inconnu…Nous procédions alors à une cérémonie privée qui faisait de l'inconnu un des chevaliers les plus admirés dorénavant. Mais aujourd'hui, celui qui aurait droit à la place serait adoubé devant l'assemblée toute entière, et son nom traverserait le royaume.

Enfin, dans un silence de glace, le Roi se leva. Je fis de même immédiatement. Au même instant, surgi de nulle part, apparut Merlin. Il rayonnait dans une longue robe bleu sombre, ses cheveux gris jusqu'à ses épaules, ses yeux bleus comme le ciel plein de sourire et de clairvoyance. Intérieurement, je ne pus m'empêcher de me souvenir de l'autre soir, où il était venu m'éclairer, lorsque, seule dans ma bibliothèque, j'avais versé des larmes de doute et de peur…Je compris qu'il était venu aujourd'hui pour confirmer notre décision, et j'en fus profondément heureuse et légère. La voix grave et profonde du Roi envahit soudain l'espace de la grande salle. Comme toujours, Arthur me faisait un tel effet, que j'en frissonnais de désir en l'écoutant. Ses yeux embrassaient tous les spectateurs, glissant de l'un à l'autre comme pour leur parler à chacun en particulier, sa voix chaude et douce malgré sa fermeté, était pour moi une caresse tant j'aimais l'écouter…

- Le Roi Arthur et la Reine Guenièvre ont l'honneur de vous annoncer que le gagnant du tournoi devient aujourd'hui, comme prévu, Chevalier de la Table Ronde. Celui à qui revient ce devoir de servir désormais la cause du Graal n'a pas usurpé ce titre par un simple fait d'arme ou une joute habile. Il a prouvé aux yeux de tous son courage et sa loyauté, mais aussi son attachement au Roi et à la Reine. Aussi je demande dors et déjà à tous nos Chevaliers de l'accueillir comme un frère parmi nous et de le traiter comme je le traiterai moi-même.

A ces paroles, le groupe des Chevaliers fit entendre un brouhaha d'assentiment, et une sourde clameur s'éleva de la foule, comme pour accueillir l'heureux élu qui allait désormais servir la noble cause du Graal. Je frémis, mais mes yeux restèrent fixes, sans émotion aucune. Seules mes lèvres tremblaient un peu…dans quelques secondes le Royaume entier allait entendre le nom de notre dernier Chevalier. L'accueillerait-il avec autant d'enthousiasme que la liesse apparente le laissait entrevoir ? Je sentis la main de Merlin frôler la mienne, et mes doutes s'évanouirent à l'instant.

- Je nomme Chevalier de la Table Ronde, Morgane, Dame du Lac.

La voix d'Arthur, implacable et sans réplique, venait de cingler la foule de l'annonce incroyable. Les murmures et les bruissements cessèrent aussitôt. Le silence retomba comme un glas. Elle était debout, adossée à un pilier, au fond de la salle. Malgré la distance, je la vis pâlir et passer une main sur son front. Puis je croisai son regard en m'efforçant de garder le mien droit et sûr. Elle esquissa un sourire et commença à avancer vers nous. La foule la fixait à présent, muette toujours, mais la dévorant des yeux. Quand elle fut devant le trône d'Arthur, elle s'agenouilla devant lui.

- Morgane, ma sœur, reprit celui-ci, tu as remporté aujourd'hui le plus grand tournoi que j'ai jamais organisé. Seul un vaillant et courageux soldat, ignorant la peur, était capable de cela. Mais tu as fait bien plus encore : tu as sauvé la Reine Guenièvre au péril de ta propre vie. Cela, seul un Chevalier de la Table Ronde était capable, non seulement de le tenter, mais surtout de le réussir…Aussi tu as ta place désormais parmi nous.

Le Roi contenait toujours la foule du regard. Il leva Excalibur au-dessus de la tête courbée de Morgane. Mais au lieu de procéder à l'adoubement habituel, il se retourna vers moi.

- Guenièvre, ma Reine, mon aimée, c'est à vous d'adouber Morgane, faîtes je vous prie.

Troublée, car Arthur ne m'avait pas prévenue, je saisis Excalibur d'une main ferme cependant. Et pendant que je posais le plat de l'épée sur l'épaule de Morgane, Merlin prononça les paroles consacrées. Arthur reprit ensuite l'épée sainte et la posa à son tour sur l'épaule gauche de sa sœur. Quand celle-ci releva la tête, la cérémonie terminée, je rencontrai enfin ses yeux, qui nous embrassaient du même regard merveilleux. Alors, j'osai lui sourire, devant la cour toute entière.


suite: La Pierre de lune




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