23 février 2006

Une femme contre une femme

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Image: Luis Royo





Le jour du tournoi organisé par Arthur approchait...Camelot était en pleine effervescence. Il faut dire que ce genre d'événement était chose rare ici. Le Roi, absorbé qu'il était par sa quête sans fin du Graal, était plus souvent occupé à guerroyer de par le pays, qu'à organiser des joutes au sein de sa cour. Mais cette fois-ci, il avait décidé d'offrir au vainqueur une place unique, un siège à la Table Ronde. La nouvelle avait couru partout, dans toutes les contrées, et il n'y avait pas de jour où de nouveaux concurrents, chevaliers émérites, hommes aguerris, ou jeunes gens téméraires, ne s'inscrivaient au tournoi. Pour ma part, j'enrageais de ne pouvoir y participer. J'aurais tant voulu exhiber mes prouesses guerrières devant toute la cour et surtout devant mon amour...Je savais manier l'épée et la lance depuis mon jeune âge, mon père m'avait d'abord appris les rudiments du combat, puis m'avait assigné un maître d'armes renommé qui m'avait formée comme il l'aurait fait avec un homme. J'étais sûre de moi, sûre de mes capacités. Mais Arthur ne voulait pas en entendre parler. Ma vie lui était trop chère, il ne voulait prendre aucun risque me concernant...Il tenait trop à moi. Et puis, je savais bien qu'au fond, il désapprouvait qu'une femme prenne part aux combats. C'est pourquoi, je ne pus retenir ma colère, lorsque je le vis de mes yeux accorder à sa soeur Morgane le droit de combattre. Dès que nous fûmes seuls, je lui avouai franchement mon désaccord. Pourquoi Morgane seule aurait-elle le droit de participer au tournoi en tant que femme ? Etait-ce seulement parce qu'elle avait triomphé sur des champs de bataille ? N'avait-il donc aucune confiance en mon courage et en mon habileté aux armes ? Comme il ne répondait pas, et son silence m'énervant encore plus que sa décision, je m'écriai, les larmes brûlant soudain mes yeux de dépit :

- Voilà que les oracles vont donc se réaliser...Le grand roi Arthur est déjà sous l'emprise magique de sa sœur et lui cède tous ses caprices ! Mon amour...tu ne sais donc pas de quoi je suis capable ? Ne vois-tu donc en moi qu'une fragile jeune femme, douce et inoffensive ? Sache que je ne crains aucune femme et aucun homme sur cette terre. Si Morgane t'enchante par ses sortilèges, je n'hésiterai pas à en appeler à plus haut : je veux parler de Merlin. Oui Merlin, ton protecteur, ton initiateur, ton défenseur. Il saura tout. Quant à moi...si une femme t'approchait, quelle qu'elle soit, je n'hésiterais pas à l'occire de mes mains.

Arthur avait pâli. La double menace que je venais de proférer l'avait touché en plein cœur. L'âme en peine, il me demanda de le croire et de lui faire confiance une fois de plus. J'acceptai, plus par amour que par conviction. Mais je n'avais pas dit mon dernier mot. Je décidai donc de brouiller les pistes et de faire moi-même connaissance avec la Fée Morgane...

Le matin resplendissait de lumière. Les pistes étaient prêtes, et on installait les places pour l'assistance. De partout, le monde se pressait déjà, voulant être aux meilleures places. Les gardes avaient du mal à maintenir la foule hors de l'espace consacré. Mon cœur battait de mon projet inouï. Je laissai donc mon époux à ses ordres et à son organisation, lui donnant rendez-vous à 11heures, à l'ouverture du tournoi : "N'ayez crainte mon amour, je serai là...Et la cour entière admirera et applaudira ma beauté." Et je m'éclipsai aussitôt dans la salle d'armes, déserte encore. J'y retrouvai mon fidèle Perceval, qui aurait fait n'importe quoi pour sa Reine. Il m'attendait avec une armure et un heaume qu'il m'aida à revêtir. Puis il me conduisit aux écuries où j'enfourchai mon cheval, réplique encore plus fougueuse que celui que je possédais chez mon père : un étalon à la robe d'onyx, que j'étais la seule à monter. Je remerciai Perceval d'un geste et lui fis signe de garder le secret...Je savais que je pouvais compter sur ce petit gars-là, jeune chevalier nouvellement acquis à la Table Ronde, plein d'enthousiasme et de passion. Je m'éloignai vers le champ où s'entraînaient déjà quelques chevaliers...Repérer Morgane, fière et solidement arrimée à son destrier couleur de feu, ne fut pas difficile. Même en armure et la visière du heaume baissée elle ne passait pas inaperçue avec ses armes vermeilles. J'arrêtai mon cheval à côté d'elle, et, forçant ma voix, je lui dis :

- Madame...Vous plairait-il de vous entraîner un moment avec moi ? Je ne participe pas au tournoi, étant déjà chevalier de la Table Ronde...Mais j'ai pas mal d'expérience. Si je peux vous être utile pour vous aider à triompher tout à l'heure... Ce serait un honneur pour moi.

- Pourquoi pas ? jeta seulement d'un air un peu suspicieux Morgane, tout en saisissant sa lance.

Très vite, je me rendis compte de la puissance et de la justesse de ses coups. Je parais avec agilité et souplesse, mais je comprenais en même temps la réputation de combattante de la sœur d'Arthur. Heureusement, j'étais aguerrie à ce genre d'affrontements, possédant une résistance à toute épreuve et une volonté inébranlable dans la victoire. Je pus constater avec un sourire intérieur que je donnais du fil à retordre à la belle Morgane. En quelques minutes, notre entraînement avait d'ailleurs attiré pas mal de monde, tant par son intensité que par sa violence. A ma grande frayeur, je vis Arthur lui-même contempler notre jeu guerrier...Heureusement, il ne resta pas longtemps, et s'en fut rejoindre quelques chevaliers près des estrades. Nos chevaux commençaient à souffler...Soudain, un double coup de nos lances nous projeta toutes les deux par terre. Morgane se releva immédiatement, l'épée à la main. Quant à moi, je saisis également mon épée, prête à poursuivre le combat. Mon heaume avait heurté le sol dans ma chute, et j'en serais quitte pour une petite bosse à la tête, me dis-je. Morgane s'avançait lentement vers moi, lorsque je la vis s'arrêter sans raison apparente à moins d'un mètre de distance. Elle avait baissé son fer et me regardait comme si j'avais été une apparition. Je crus même la voir tressaillir. Cet instant ne dura qu'une seconde, avant qu'elle ne murmure à mon intention, d'une voix très douce :

- Madame la Reine, si j'avais su que c'était vous, jamais je n'aurais accepté de combattre. Vous le savez, j'espère...Arrêtons là.

Très troublée, je portais une main à mon casque, et sentis que la visière s'était très légèrement levée sous le choc de tout à l'heure. Morgane enlevait déjà le sien, et je découvris de près son visage parfait, sans aucune marque du temps -quel âge avait-elle réellement, nul n'aurait pu le dire, puisqu'elle était une Fée...Ses cheveux d'or ruisselèrent sur ses épaules comme une cascade bruissante, et ses yeux verts me vrillèrent à ma place. Je me contentais de relever un peu plus ma visière, afin qu'elle rencontre mon regard. Heureusement, la troupe de badauds s'était dissipée, nous voyant cesser le combat.

- Mon Roi ne voulait pas que je participe au tournoi, dis-je. Je ne voulais qu'une chose, Madame : croiser le fer avec vous pour que vous sachiez qui je suis. Bien que j'ignore tout de vous, j'accepte de croire à votre loyauté que vous avez assuré à Arthur. Mais si vous nous trompiez, et que vos sortilèges devaient envoûter mon époux, sachez juste que je vous tuerais. Ou que je mourrais au combat.

- Reine Guenièvre...répondit Morgane avec un soupir que je ne pus interpréter, si vous voyiez mon cœur en cet instant, vous sauriez qu'il ne bat nullement pour mon frère, mais pour une toute autre personne.

Je ne répondis pas à cette affirmation étrange, et je tournai les talons, emmenant mon cheval aux écuries le plus vite possible. L'heure du tournoi allait sonner, et je devais me changer rapidement sans donner l'alerte. Je me précipitai donc dans ma chambre et sonnai ma Demoiselle pour qu'elle m'aide à revêtir mes atours. La tête ailleurs, je me laissais faire, et bientôt je pus voir mon propre reflet dans le miroir, éclatant de lumière et de beauté : ma robe de velours bleue nuit, parsemée de fils d'argent et d'or, ma couronne incrustée de diamants, mes longs cheveux déployés sur mes épaules frêles en mille boucles brunes, et surtout l'amour qui habitait mes yeux sombres, me firent sourire à la femme d'Arthur qui allait apparaître dans quelques minutes devant la foule.


Suite : Le tournoi

Posté par LesChevalieres à 18:35 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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