10 mars 2006

Le royaume sans nom

royaumesansnom

image : Dorian Clavenger




Arthur avait organisé un grand repas pour tous les gagnants de la première partie du tournoi. J'espérais y retrouver la mystérieuse Morgane, mais j'attendis en vain de la voir apparaître au milieu des convives. Mon fidèle Perceval m'apprit qu'elle avait quitté le château dès la fin des épreuves, grièvement blessée. Je n'osais en toucher un mot à mon époux, de peur qu'il ne s'interroge sur mon soudain intérêt vis-à-vis de sa sœur. Et puis, Arthur était tellement heureux, il riait et s'exclamait aux plaisanteries des chevaliers et des hommes d'armes, je n'avais pas envie de lui suggérer un souci en ce moment. Toute l'après-midi, je rongeai donc mon frein en silence, et je dus faire un effort pour me montrer présente et souriante à l'assemblée. Il faut dire que la pensée de Morgane ne me quittait plus. Elle occupait tout mon esprit. Depuis que j'avais croisé son regard en lice, et que j'avais entendu sa voix de près, j'étais bouleversée. En moi la certitude grandissait, que cette femme-là ne me ferait jamais de mal. Moi qui avais appris à me méfier de mes consoeurs depuis le plus jeune âge, tant pour leur hypocrisie, leur propension à l'intrigue et au mensonge, que pour leur bêtise naturelle, leur désir de séduire les hommes à tout prix, je sentais cette fois-ci que je n'avais pas à faire à une femme comme celles-ci. Quant à moi, élevée par mon père et ses hommes, je faisais figure de garçon manqué devant les autres femmes, non pas par mon apparence - pour cela je ne craignais aucune femelle - mais par mon esprit. En effet, autant mon physique délicat, frêle, presque fragile, faisait de moi une jeune femme douce et sensuelle, autant mes réflexions directes, mes engagements entiers, mes goûts pour le combat, me rapprochaient définitivement des hommes. Arthur s'en était très vite aperçu, car il me trouvait plus souvent dans la salle d'armes avec ses Chevaliers que dans un salon à broder et deviser avec les Dames de la cour. Au début, il en avait été affecté. Puis, devant mon amour exclusif, entier, mon total dévouement et ma fidélité sans concessions, il avait compris que j'avais juste besoin de la compagnie masculine pour me distraire, échanger, vivre tout simplement. La franche amitié des Chevaliers m'allait droit au cœur, et leur respect pour leur Reine me touchait vraiment. Mais cette fois, j'étais la première étonnée d'éprouver quelque chose envers une femme...Qui était donc Morgane pour que mon cœur la ressente si fort ?...

Ce soir-là, avant de rejoindre Arthur dans notre chambre, je me recueillis un moment dans ma bibliothèque personnelle. C'était une pièce immense, aux murs remplis de livres, manuscrits, grimoires en tous genres, héritage paternel le plus précieux pour moi. En effet, l'année qui avait suivi mon départ et mon mariage avec le Roi Arthur, mon pauvre père avait rendu l'âme au Ciel, me léguant une partie de ses terres, et surtout, surtout, sa bibliothèque. Mon jeune frère avait hérité du château et régnait à présent dans le domaine familial. Pour moi, les livres de mon père étaient sacrés. J'avais fait construire des rayonnages de bois laqué, protégés par des verres de cristal, afin d'y ranger parfaitement le moindre ouvrage. Arthur fréquentait peu cette pièce, il était plus souvent sur le terrain que dans les livres. Quant à moi, j'aimais venir y consulter un ouvrage, relire un passage d'un philosophe antique, ou encore m'installer à mon bureau de bois sombre pour y écrire une romance à l'homme de ma vie. Mais cette fois, je ne me retirai dans cette pièce que pour y trouver un peu d'apaisement et de clarté d'esprit. Mon cerveau en ébullition ne faisait que me solliciter sans cesse au sujet de Morgane. Instinctivement, je me mis à genoux devant la vaste fenêtre aux vitraux lumineux...Mon esprit s'envola vers des sphères si lointaines que je me sentis tout de suite plus légère, plus sereine. Les mots vinrent enfin, libérateurs, comme une pluie trop longtemps contenue dans des nuages lourds.

- Mon père ! Dîtes-moi pourquoi je suis si bouleversée de la venue de Morgane ? Dîtes-moi quel secret est-elle venue chercher à Camelot ? Dois-je la craindre, ou écouter mon cœur qui me dit de lui faire confiance ?...Qui est-elle ?

Seul le silence me répondit. Mais au fond de moi, je sentais comme une marée montante, un flot puissant me prendre, m'emmener loin, plus loin que je n'avais jamais été...Jusqu'aux confins de moi-même. C'est alors qu'une voix sourde et grave déchira le voile de mon esprit. Je la reconnus tout de suite. C'était la voix de Merlin.

- Guenièvre, ton père veut ta sérénité ici-bas. Si Morgane est ici, ce n'est pas pour vous tromper, toi ou ton Roi...C'est pour vous permettre d'accomplir votre mission. Sais-tu qu'elle partage avec toi une commune blessure ?

Je me retournai et vis enfin l'Enchanteur. Il se tenait debout, devant mon bureau, ses yeux bleus comme le ciel rivés dans les miens. Je me précipitai à ses pieds et le remerciai de m'avoir entendue. Je savais qu'à chaque fois que je demandais conseil à mon cher père disparu, Merlin était là pour me transmettre ses mots. Comme je l'interrogeais avidement sur ce qu'il venait de dire, il répondit :

- Morgane a perdu aussi son père...très jeune. Du Royaume Sans Nom où tous deux demeurent à présent, ils guident vos pas à l'une comme à l'autre...La Quête du Graal dépend aussi de vous deux. C'est pourquoi le Destin t' a faîte la femme d'Arthur, la belle-sœur de Morgane...C'est avec elle que tu parviendras à amener le Roi jusqu'au Graal.

Sur ces paroles énigmatiques, Merlin disparut aussitôt, me laissant seule dans la bibliothèque, réchauffée d'un rayon de lumière. Je restai un moment à genoux, le cœur battant et le sourire aux lèvres, tellement heureuse de ce que je venais de comprendre. Ainsi, j'allais enfin pouvoir aider mon amour dans sa quête impossible, et cela avec l'aide de cette femme dont la présence m'enchantait de plus en plus...La joie et la surprise me firent espérer soudain l'apaisement ultime de toutes mes blessures...Je m'en fus rejoindre Arthur dans la chambre. Quand il prit mes lèvres ce fut comme si le soleil se levait en moi.


suite: Cunégonde

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