30 mars 2006

Le cadeau

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image : Luis Royo




Bouleversée par ce qui venait de se passer, je demandai à Arthur la permission de m'éclipser pour me détendre un peu avant les fêtes du soir...Lui-même était très perturbé par ce qui était arrivé : malgré sa garde personnelle et les mille précautions dont il entourait ma personne, un individu était parvenu à moi, et cela en pleine foule, et avait tenté de m'assassiner. Si Morgane n'avait pas été là, je n'existerais plus en cet instant...Arthur m'accompagna donc jusqu'à mes appartements, me serra longuement contre lui avec passion, et m'enjoignis de demeurer ici jusqu'à ce qu'il vienne lui-même me chercher. J'acquiesçais, le cœur encore battant, n'ayant aucune envie de courir la campagne en ce moment...

Dès que je fus seule, je me déshabillai sans appeler ma demoiselle d'honneur. En quelques minutes, la belle robe de velours bleu sombre, parsemée de fils d'argent et d'or, gisait sur un fauteuil comme une dépouille abandonnée. En effet, en cet instant, je n'avais plus envie d'être Reine, d'être fêtée et adulée sans cesse comme je l'étais. Je n'avais envie que d'une chose, être aimée pour ce que j'étais au fond de moi, pour la jeune femme sensible et douce qui se cachait derrière son armure, derrière son regard sombre, derrière ses apparats, derrière sa force et son pouvoir...Seul Arthur avait été capable de me désarmer complètement, de voir au fond de mes yeux celle que j'étais, et d'aimer cette femme corps et âme. Mais à tous les autres, je ne dévoilais que la Reine, la conquérante, la fière et dure compagne du Roi, capable de tout pour protéger son Royaume. Or cette femme-là, cette guerrière au cœur tendre, cette amazone sauvage et insoumise, personne ne l'aimait à part Lui...Je venais d'en faire la terrible expérience : l'éclat du couteau de Cunégonde, une femme pourtant, comme moi, comble d'ironie, me prouvait plus que tout que j'avais des ennemis qui ne recherchaient que ma mort et ma disparition de Camelot. Affectée plus que je ne le pensais par cette découverte, je restai un long moment songeuse, assise sur une chaise, à moitié nue dans une chemise de dentelles que j'avais jetée sur mon corps. Le froid me fit soudain frissonner, et je m'enroulai dans une couverture de laine. C'est à ce moment-là qu'une idée lumineuse transperça mon esprit et vint réchauffer mon corps. Morgane. Ma sauveuse. Cette fois-ci elle ne m'échapperait pas. Il fallait à tout prix que je la vois seule à seule. Bien décidée à mettre une fois pour toutes notre relation au clair, j'appelais un page d'Arthur, qui crut s'étouffer en me voyant à moitié nue.

- Va me chercher Morgane, tout de suite. Et dans la plus totale discrétion.

- Mais Madame la Reine...tenta d'objecter le jeune homme, sous l'emprise de la vision que lui offrait la couverture qui dénudait mes épaules, Morgane ne viendra pas...Vous savez qu'elle se prépare aux festivités du soir...et qu'elle est très secrète.

- Va te dis-je, ou j'appelle la garde tout de suite, et tu seras arrêté pour avoir osé regarder la Reine dans cette tenue...Dis-lui seulement que c'est moi qui la réclame, et elle viendra je le pense.

Quelques minutes plus tard en effet, un léger frottement à la porte me signala l'arrivée de la sœur d'Arthur. J'avais revêtu, par-dessus ma chemise de dentelles fines, un manteau léger de drap noir, laissant ma chevelure dessiner ses courbes sombres autour de mon visage et sur mes épaules. J'ouvris la porte, et je la vis enfin, à moins d'un mètre de moi...Elle était plus belle encore que j'avais cru. Sa prestance et son regard auraient cloué sur place tout autre que moi...Elle portait une robe sombre, qui faisait ressortir d'autant plus l'éclat doré de ses cheveux et les émeraudes de ses yeux. Nous nous regardâmes un moment, je ne sais combien de temps à vrai dire, j'avais soudain perdu cette notion-là. Enfin, je l'invitai d'un geste à me suivre, et refermai la porte derrière nous. Lui présentant le siège où j'étais assise tout à l'heure, je la fis asseoir à son tour sans dire un mot. Son silence n'était ni gênant ni perturbant, au contraire, il me laissait savourer ce moment en toute quiétude. Je passai derrière elle et demeurai debout près du dossier de sa chaise. Je n'étais plus ni troublée ni craintive, je suivais mon instinct de chasseresse, mon intuition de guerrière.

- Morgane...Merci pour m'avoir sauvé la vie tout à l'heure. Merci pour m'avoir défendue au péril de la vôtre...Je vous dois quelque chose.

Enfin, sa voix douce et profonde comme l'eau d'un lac ou comme un ciel d'été, s'éleva dans la pièce, répondant à la mienne.
- Vous ne me devez rien, ma Reine. Je n'ai fait que mon devoir...que me dictait mon cœur. Mais...que faîtes-vous, Guenièvre ?...Arrêtez cela. Vous ne savez pas qui je suis !

Mes bras avaient entouré ses épaules, et je caressais doucement sa peau nue, comme pour habituer mes doigts à ce nouveau contact. J'en étais surprise par la douceur, bouleversée par l'émotion que je provoquais en elle, rien qu'en l'effleurant de ma main. Je la rejoignis enfin, lâchant ma fragile étreinte. Mes yeux plantés dans les siens y découvrirent alors tout l'émoi et toute la tendresse que je lui inspirais en cet instant. Cela me flatta à un point inimaginable.

- Si, Morgane...je sais qui tu es. Je sais que tu es là pour nous aider, Arthur et moi dans la quête du Graal...Et je sais enfin que tu m'aimes.

Sans lui laisser le loisir de répondre, je m'approchai plus encore d'elle, et, prenant son visage entre mes mains, je déposai sur ses lèvres brûlantes un baiser. Jamais je n'avais embrassé une femme, moi qui les détestais tant. Je fus désarçonnée par le plaisir que j'y pris, même s'il ne dura qu'une seconde...Etait-ce cette même douceur que je savais trouver chez Arthur, était-ce plutôt l'attrait de la nouveauté ? Je ne saurais dire...Mais cet instant m'enchanta, comme seule une fée aurait pu le faire. Il est vrai que Morgane était une fée, et que je prenais là un bien grand risque. Mais la Reine Guenièvre n'avait pas usurpé sa réputation de conquérante téméraire...

suite: Le festin du roi


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