01 mai 2006

L'adoubement

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image : Luis Royo



Morgane venait de nous rejoindre dans la grande salle des fêtes. Au milieu des convives et des chevaliers qui se pressaient de tous côtés, je la sentis troublée. Elle semblait hésiter à nous rejoindre, Arthur et moi. J'aurais certes pu l'encourager d'un sourire, ou lui faire signe de venir, mais je ne voulais rien laisser transparaître de l'affection qui me liait à elle. Pour l'instant j'étais la Reine Guenièvre, face à sa cour, aux côtés de son Roi, je me devais de conserver une rigueur sévère et un comportement bienveillant mais égal envers tous ceux qui étaient présents. Je n'avais pas pour habitude de témoigner de favoritisme ou de préférence envers qui que ce soit, au contraire, j'étais connue dans tout le royaume pour ma sagesse malgré mon jeune âge, et la droiture et la justice de mes actes. Je me contentais donc de murmurer quelques mots à Arthur. Lui-même hocha la tête en silence, sans laisser transparaître la moindre émotion. Les ménestrels et troubadours se disputaient l'honneur de nous proposer leurs chansons, je les écoutais d'une oreille distraite, savourant d'avance le coup de théâtre qui allait avoir lieu dans quelques instants.

Soudain, un héraut sonna l'arrêt des festivités et des jeux. Peu à peu, le silence se fit…Le brouhaha qui envahissait un instant la salle se fit d'abord un vague murmure, puis s'acheva en silence total. Les convives et toute la cour ici réunis attendaient à présent la décision finale de la Table Ronde suite au tournoi qui venait de se dérouler. Tout à l'heure, en fin d'après-midi, Arthur et moi avions en effet présidé le Haut Conseil, afin de choisir parmi tous les combattants celui qui était digne de figurer désormais auprès des Chevaliers d'Arthur. L'instant était grave, car chaque homme, depuis le dernier page jusqu'au plus haut courtisant, aspirait de tout son être à cette place valeureuse. Les chevaliers de la Table Ronde étaient considérés par le pays, et bien au-delà de Camelot, comme une véritable élite guerrière, mais aussi comme des exemples inégalés de courage et de noblesse d'âme. Seul Arthur et moi avions le pouvoir de les sacrer Chevaliers. Le Roi aurait certes pu accomplir seul l'adoubement, mais il exigeait toujours ma présence, symbole de notre union indéfectible et totale. Ainsi, il arrivait qu'il amène avec lui, suite à une guerre, un jeune homme inconnu…Nous procédions alors à une cérémonie privée qui faisait de l'inconnu un des chevaliers les plus admirés dorénavant. Mais aujourd'hui, celui qui aurait droit à la place serait adoubé devant l'assemblée toute entière, et son nom traverserait le royaume.

Enfin, dans un silence de glace, le Roi se leva. Je fis de même immédiatement. Au même instant, surgi de nulle part, apparut Merlin. Il rayonnait dans une longue robe bleu sombre, ses cheveux gris jusqu'à ses épaules, ses yeux bleus comme le ciel plein de sourire et de clairvoyance. Intérieurement, je ne pus m'empêcher de me souvenir de l'autre soir, où il était venu m'éclairer, lorsque, seule dans ma bibliothèque, j'avais versé des larmes de doute et de peur…Je compris qu'il était venu aujourd'hui pour confirmer notre décision, et j'en fus profondément heureuse et légère. La voix grave et profonde du Roi envahit soudain l'espace de la grande salle. Comme toujours, Arthur me faisait un tel effet, que j'en frissonnais de désir en l'écoutant. Ses yeux embrassaient tous les spectateurs, glissant de l'un à l'autre comme pour leur parler à chacun en particulier, sa voix chaude et douce malgré sa fermeté, était pour moi une caresse tant j'aimais l'écouter…

- Le Roi Arthur et la Reine Guenièvre ont l'honneur de vous annoncer que le gagnant du tournoi devient aujourd'hui, comme prévu, Chevalier de la Table Ronde. Celui à qui revient ce devoir de servir désormais la cause du Graal n'a pas usurpé ce titre par un simple fait d'arme ou une joute habile. Il a prouvé aux yeux de tous son courage et sa loyauté, mais aussi son attachement au Roi et à la Reine. Aussi je demande dors et déjà à tous nos Chevaliers de l'accueillir comme un frère parmi nous et de le traiter comme je le traiterai moi-même.

A ces paroles, le groupe des Chevaliers fit entendre un brouhaha d'assentiment, et une sourde clameur s'éleva de la foule, comme pour accueillir l'heureux élu qui allait désormais servir la noble cause du Graal. Je frémis, mais mes yeux restèrent fixes, sans émotion aucune. Seules mes lèvres tremblaient un peu…dans quelques secondes le Royaume entier allait entendre le nom de notre dernier Chevalier. L'accueillerait-il avec autant d'enthousiasme que la liesse apparente le laissait entrevoir ? Je sentis la main de Merlin frôler la mienne, et mes doutes s'évanouirent à l'instant.

- Je nomme Chevalier de la Table Ronde, Morgane, Dame du Lac.

La voix d'Arthur, implacable et sans réplique, venait de cingler la foule de l'annonce incroyable. Les murmures et les bruissements cessèrent aussitôt. Le silence retomba comme un glas. Elle était debout, adossée à un pilier, au fond de la salle. Malgré la distance, je la vis pâlir et passer une main sur son front. Puis je croisai son regard en m'efforçant de garder le mien droit et sûr. Elle esquissa un sourire et commença à avancer vers nous. La foule la fixait à présent, muette toujours, mais la dévorant des yeux. Quand elle fut devant le trône d'Arthur, elle s'agenouilla devant lui.

- Morgane, ma sœur, reprit celui-ci, tu as remporté aujourd'hui le plus grand tournoi que j'ai jamais organisé. Seul un vaillant et courageux soldat, ignorant la peur, était capable de cela. Mais tu as fait bien plus encore : tu as sauvé la Reine Guenièvre au péril de ta propre vie. Cela, seul un Chevalier de la Table Ronde était capable, non seulement de le tenter, mais surtout de le réussir…Aussi tu as ta place désormais parmi nous.

Le Roi contenait toujours la foule du regard. Il leva Excalibur au-dessus de la tête courbée de Morgane. Mais au lieu de procéder à l'adoubement habituel, il se retourna vers moi.

- Guenièvre, ma Reine, mon aimée, c'est à vous d'adouber Morgane, faîtes je vous prie.

Troublée, car Arthur ne m'avait pas prévenue, je saisis Excalibur d'une main ferme cependant. Et pendant que je posais le plat de l'épée sur l'épaule de Morgane, Merlin prononça les paroles consacrées. Arthur reprit ensuite l'épée sainte et la posa à son tour sur l'épaule gauche de sa sœur. Quand celle-ci releva la tête, la cérémonie terminée, je rencontrai enfin ses yeux, qui nous embrassaient du même regard merveilleux. Alors, j'osai lui sourire, devant la cour toute entière.


suite: La Pierre de lune




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